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Gestion de la douleur chronique : trois principes incontournables

Une bonne gestion de la douleur chronique revient à gérer des douleurs résiduelles que laissent des traitements imparfaits. Je vous présente 3 principes incontournables pour le faire au mieux.

Vous vivez avec une douleur chronique. Vous êtes en peine pour trouver un traitement véritablement efficace, c’est-à-dire un traitement qui supprime définitivement votre douleur. Peut-être même qu’à force de recherches infructueuses, vous y avez renoncé.

Continuer ou non à chercher un remède miracle, telle est la question. À cette question, je ne propose pas réponse. C’est à vous qu’il appartient d’en décider.

Quoi qu’il en soit, dans un cas comme dans l’autre, votre douleur est là, et vous n’avez pas d’autre choix que de faire avec. Et si vous lisez ces lignes, c’est que vous avez décidé d’inclure la recherche d’informations dans votre stratégie de gestion de la douleur. Sage décision ! Continuez à mettre en pratique, poursuivez donc la lecture de cet article.

Sommaire

Cette iconographie présente une synthèse de 5 idées à retenir de cet article sur la gestion de la douleur chronique.

Qu’est-ce qu’une douleur chronique ?

Peu importe le motif, lorsqu’une douleur persiste au-delà de 3 mois, il est classique de parler de douleur chronique [1]. On oppose à la douleur chronique la douleur aiguë, celle qui dure moins de 3 mois.

Il faut bien admettre que ce critère de durée et cette expression « douleur chronique » sont d’une utilité discutable [1]. En effet, ils ne disent rien du plus important : la cause de la douleur et son traitement.

En pratique, qualifier une douleur de « chronique », ce n’est pas seulement constater sa durée. C’est aussi reconnaître son impuissance à l’expliquer et à la traiter convenablement.

Mais qu’est-ce au juste qu’un traitement « convenable » de la douleur ? Attardons-nous maintenant quelques instants sur cette question. Car de la réponse que chacun·e lui donne, découlent des conséquences bien concrètes.

(Remarque : identifier la cause principale d’une douleur persistante est souvent véritablement très difficile. Voir par exemple dans le cadre d’une douleur persistante après une entorse de cheville. De manière plus générale, voir cet article sur la question de la recherche des causes de la douleur.)

Traitement de la douleur chronique : de quoi parle-t-on ?

Chacun·e d’entre vous peut sûrement avec facilité décrire à quoi ressemble le traitement idéal de sa douleur. Je fais le pari qu’il réunit au moins les trois critères suivants :

  • il supprime de façon complète et définitive votre douleur ;
  • il ne comporte aucun risque d’effets secondaires ;
  • il ne coûte rien.

En somme, c’est le traitement miracle. Si vous êtes là à lire cet article, c’est que soit vous n’avez pas encore trouvé un tel traitement, soit que vous y avez renoncé purement et simplement.

Vous vous êtes alors peut-être rabattu sur la recherche d’un traitement seulement satisfaisant à défaut d’une panacée. Vous vous êtes alors mis en quête d’un remède qui :

  • atténue de façon satisfaisante et pour suffisamment longtemps votre douleur ;
  • comporte un risque d’effets secondaires acceptable ;
  • est accessible à un prix raisonnable.

« Traitement satisfaisant », « risque acceptable », « prix raisonnable » : juger de ce qui est satisfaisant, acceptable ou raisonnable est une affaire personnelle. C’est pourquoi il est impossible pour une tierce personne de déterminer à l’avance ce que pourrait être un bon traitement pour vous. Ceci est impossible sans connaître vos objectifs en matière de traitement de la douleur.

Comme nous le verrons, établir vos objectifs est une étape essentielle pour mettre en œuvre une bonne gestion de sa douleur.

Du traitement à la gestion de la douleur chronique

Quelle est la différence entre traiter sa douleur et gérer sa douleur ? Une manière intéressante d’aborder cette question est de partir de la problématique à laquelle vous êtes confrontée :

  1. vous avez une douleur pour laquelle personne n’est en mesure de vous proposer un traitement miracle ;
  2. en conséquence, vous vous contentez probablement de traitements imparfaits mais qui vous satisfont au moins un peu (par exemple, prendre des anti-douleurs) ;
  3. comme le résultat de ces traitements est imparfait, cela signifie que vous devez vivre avec des douleurs résiduelles.

Tout ce que vous allez mettre en place pour composer avec ces douleurs résiduelles persistantes, c’est ce que j’appelle la gestion de la douleur.

Certaines personnes sont meilleures que d’autres pour gérer leurs douleurs [2]. Ceci à conduit plusieurs praticiens de santé et chercheurs à s’interroger : est-il possible d’identifier des techniques pour gérer sa douleur qui soient plus efficaces que d’autres ? Si oui, ces techniques peuvent-elles s’enseigner ? Parmi les techniques candidates, on trouve par exemple :

  • Bien doser ses activités ;
  • Pratiquer de l’exercice physique réguliers ;
  • Fixer des objectifs intelligents ;
  • Pratiquer la relaxation ou la méditation ;
  • Utiliser adéquatement les médicaments ;
  • Bien gérer son sommeil.

Il en existe quantité d’autres. Probablement avez-vous vous-même déjà utilisez une ou plusieurs de ces techniques. La question qui se pose maintenant : est-ce que ça marche ?

Apprendre à gérer sa douleur : est-ce que ça marche ?

Dans la prochaine partie de cet article, je présente 3 principes qui me semblent fondamentaux en matière de gestion de la douleur. Mais avant cela, je souhaite répondre au questionnement suivant : est-ce que les méthodes de gestion de la douleur couramment enseignées fonctionnent ? Ont-elles véritablement des effets positifs ?

« Effet positif » d’une méthode pour gérer sa douleur peut signifier :

  • diminue la douleur ;
  • réduit les difficultés de mouvements liées à la douleur (réduit les « incapacités ») ;
  • atténue la détresse émotionnelle associée à la douleur.

À ce jour, les résultats des études sont décevants. Le groupe de méthodes le plus évalué est peu voir très peu efficace (les méthodes dîtes « cognitivo-comportementales ») [3].

Peu d’efficacité également pour d’autres méthodes moins évaluées [4].

Attention cependant : ces résultats concernent une catégorie typique de personnes atteintes de douleurs chroniques. Or, vous qui lisez ces lignes n’êtes pas une personne standard. Vous êtes une personne qui a choisi de s’informer par ses propres moyens pour mieux gérer sa douleur. Vous êtes donc sans doute quelqu’un qui adopte globalement une démarche active.

À ce titre, je vous propose maintenant 3 principes pour vous aider à structurer au mieux votre propre démarche de gestion de la douleur.

Trois principes pour améliorer votre gestion de la douleur

Je vais vous proposer et vous détailler trois principes pour améliorer votre gestion de la douleur :

  1. évaluer méthodiquement les conséquences de sa douleur : l’évaluation fonctionnelle ;
  2. se fixer des objectifs intelligents ;
  3. tracer par écrit votre auto-évaluation fonctionnelle, vos objectifs et le suivi de leur atteinte.

Évaluer les conséquences de votre douleur : l’évaluation fonctionnelle

Pour vivre au mieux avec la douleur, il est crucial d’évaluer en détail son retentissement sur votre vie quotidienne. Qu’est-ce que cela signifie ? Je vous présente ci-dessous le type de questions importantes à se poser :

  • Est-ce que j’ai mal au repos ? C’est-à-dire, est-ce que j’ai mal sans rien faire ? En position assise ? En position debout ? En position couchée ? Si oui, est-ce que cette douleur est constante ou bien est-ce qu’elle ne survient qu’au bout d’un certain temps ?
  • Est-ce que la douleur me gène pour dormir ? Si oui est-ce que c’est la douleur qui me réveille ? Ou alors, est-ce qu’elle me gène uniquement une fois réveillé la nuit pour une autre raison ? Est-ce qu’elle m’empêche de m’endormir ou de me rendormir ?
  • Au cours de quelles activités est-ce que j’ai le plus mal ? En réalisant quels mouvements exactement ?
  • Quelles activités du quotidien ai-je dû arrêter complètement à cause de ma douleur ? Quelles sont celles qui se trouvent seulement partiellement entravées (par exemple, vous pouvez toujours aller acheter votre pain à pied, mais avec une béquille) ?
  • Pour chacune des questions ci-dessus, on pourra également demander :
    • est-ce systématique ? Par exemple, si la douleur vous gène pour dormir, est-ce toutes les nuits ou bien est-ce ponctuel ? Si c’est ponctuel, à quelle fréquence exactement ?
    • Est-ce vraiment une douleur ou bien est-ce plutôt une sorte de gène ou de sensation désagréable (sensation de pression, de tiraillement, etc.) ?
    • Quelle note mettrez-vous à votre douleur sur échelle allant de 0 (absence totale de douleur) à 10 (la pire douleur que vous ayez jamais ressentie) ?

Les objectifs poursuivis en se posant de telles questions sont de vous permettre :

Afin d’illustrer l’importance de cette évaluation fonctionnelle, je vais vous raconter une anecdote clinique authentique.

Arrêter d’appuyer !

Monsieur X : « Docteur, je pense que c’est grave. Sur tout mon corps, où que j’appuie avec mon index, j’ai mal. Qu’est-ce que j’ai docteur ? Qu’est-ce que je dois faire ? » Docteur Y : « Commencez par arrêter d’appuyer partout, je pense que vous avez le doigts cassé. »

Ce n’est bien sûr qu’une boutade. Toutefois, je pense que vous verrez l’air de famille avec l’anecdote authentique qui suit.

Il s’agissait d’une personne dont je m’occupais dans les suites d’une chirurgie des ligaments croisées. Au début de la prise en charge, la patiente me demande si je pourrais aussi m’occuper d’une ancienne douleur à sa cheville gauche.

Quelques séances plus tard, alors que son état général et les capacités de son genou évoluaient pour le mieux, la personne me presse : « Dîtes, vous aviez dit que vous vous occuperiez aussi de ma cheville et vous n’avez toujours pas regardez ! »

Mea culpa. Je ne m’étais effectivement pas encore préoccupé de sa cheville. Je m’exécute, et commence à l’interroger sur les conséquences de sa douleur sur sa vie quotidienne. Autrement dit, je commence à conduire une évaluation fonctionnelle de sa douleur.

Je lui pose donc tout un tas de questions, du type de celles que je vous ai présentées un peu plus haut. À mon grand étonnement, la douleur ne semblait avoir absolument aucune conséquences sur ses activités de vie courante. Elle me disait n’avoir pas mal au repos, n’avoir pas mal la nuit, n’avoir pas mal quand elle marchait, n’avoir pas mal durant ses activités de loisirs, etc. Si bien que je fini par lui demander : « Mais Madame, quand donc exactement avez-vous mal en fait ? ». Elle me répondit alors :

« Eh bien vous voyez, quand j’appuie ici sur ma cheville gauche et bien j’ai mal, alors que quand j’appuie exactement au même endroit sur ma cheville droite, je n’ai aucune douleur. Cela fait 3 ans que je suis suivi par un kinésithérapeute en cabinet pour cela. J’en suis d’ailleurs bien contente car le problème ne s’est pas aggravé ! »

Maintenant, j’aimerais que vous preniez quelques instants pour réfléchir et pour répondre à la question suivante : selon vous, que faut-il recommander à cette personne pour soulager sa douleur ?

Réponse : arrêtez d’appuyer sur votre cheville droite !

Cette réponse vous paraîtra peut-être être du bon sens. Certain·es d’entre vous estimerons peut-être que cette patiente n’a pas été particulièrement maline de ne pas y avoir pensé avant. Pourtant, la réalité est différente. Il s’est en effet avéré que cette personne ne souffrait pas véritablement de sa douleur à la cheville. La douleur n’était pas le problème. Non, ce qui inquiétait la patiente, c’était la crainte que cette douleur ne soit le signe d’un problème qui puisse empirer avec le temps.

Ce genre de crainte est-il fondé ? Non, absolument rien ne justifie de s’inquiéter d’une douleur isolée à la palpation, et cela quelque soit la région du corps concernée. Problème réglé, mais encore fallait-il le savoir. (« Isolée » signifiant ici « qui n’est associée à aucun autres symptômes » – rougeur, chaleur, gonflement, etc.).

Bien que caricatural, ce cas clinique est parfaitement authentique. Par ailleurs, j’ai été confronté à des dizaines et des dizaines de déclinaisons de cette situation avec d’autres patient·es.

Le problème auquel était confronté ma patiente à un nom : le catastrophisme douloureux. Le catastrophisme douloureux se mesure avec un questionnaire [5]. Celui-ci inclut une dizaine de phrases avec pour chacune 4 niveaux d’évaluation :

  1. Pas du tout
  2. Un peu
  3. Modérément
  4. Beaucoup

Voici les phrases en question :

  • Je m’inquiète de si ma douleur va cesser un jour.
  • J’ai l’impression de ne pas pouvoir aller de l’avant.
  • C’est terrible et je pense que ça ne s’améliorera jamais.
  • C’est affreux et j’ai l’impression que ça me dépasse.
  • Je sens que je ne peux plus supporter la douleur.
  • J’ai peur que la douleur empire.
  • Je ne fais que penser à d’autres douleurs que je pourrais ressentir.
  • Je désespère que la douleur s’en aille.
  • Je ne peux m’empêcher d’y penser.
  • Je ne fais que penser à quel point ça fait mal.
  • Je ne fais que penser à quel point je veux que la douleur disparaisse.
  • Il n’y a rien que je puisse faire pour réduire l’intensité de la douleur.
  • Je me demande si quelque chose de grave va m’arriver.

Les phrases « J’ai peur que la douleur n’empire. » et « Je me demande si quelque chose de grave va m’arriver. » semblent particulièrement bien s’appliquer à la patiente de mon anecdote.

L’objectif principal dans ce cas n’est donc pas tant de supprimer la douleur que de diminuer le catastrophisme qui y est associé.

Remarquons qu’un certain niveau de catastrophisme douloureux peut être sain. C’est ce qui nous pousse à l’action pour améliorer la situation. Toute la difficulté est de savoir quand une personne dramatise à outrance, ce qui était le cas de ma patiente. Juger de cela n’est possible qu’en réalisant une évaluation fonctionnelle de la douleur.

Je dois néanmoins reconnaître que que mener ce type d’analyse et en tirer des conclusions utiles n’est pas à la portée de tout le monde. Dans ma petite histoire, il faut savoir qu’une douleur isolée à la palpation n’indique pas un problème qui pourrait s’aggraver avec le temps. Il est donc important d’avoir quelques connaissances cliniques de base. Par ailleurs, bien que l’évaluation fonctionnelle soit simple en principe, je constate souvent à quel point elle est difficile à mener à bien pour certain·es. Il faut en effet être capable de faire preuve de sang froid, d’esprit méthodique et de prendre une certaine distance sur sa situation. Si vous avez un doute, il peut donc être pertinent de consulter un professionnel [Afin de vous aider à mettre en œuvre votre démarche pour gérer votre douleur, vous pouvez me solliciter via mon service de téléconsultation.].

En résumé, le premier pas pour bien gérer sa douleur est d’évaluer en détail à quel point celle-ci retentit sur votre vie quotidienne. Reste ensuite à vous fixer des objectifs intelligents pour améliorer la situation.

Se fixer des objectifs intelligents

En matière de gestion de la douleur, pour être efficace il est primordial d’avoir une idée claire sur les objectifs que l’on cherche à atteindre.

Quels sont les objectifs classiques des personnes ayant des douleurs chroniques ? Je vous présente ci-dessous le top 4 de leurs objectifs. Et pour chacun d’eux, je précise le top 3 des sous-objectifs qui y sont associés [6] :

  1. réduire la douleur en :
    1. diminuant l’intensité de la douleur ;
    2. augmentant le nombre de périodes sans douleurs ;
    3. réduisant la fréquence du nombre de pics douloureux ;
  2. plus s’adonner à des activités familiales et sociales telles :
    1. les week-ends en famille ;
    2. les visites d’amis ou de membres de sa famille ;
    3. les repas au restaurant ;
  3. plus s’impliquer dans les tâches domestiques comme :
    1. cuisiner ;
    2. faire le ménage ;
    3. entretenir ses extérieurs ;
  4. mieux dormir en :
    1. ayant un sommeil plus réparateur ;
    2. se réveillant le moins possible pendant la nuit ;
    3. s’endormant rapidement.

Et vous ? Quel sont vos objectifs en matière de gestion de la douleur ? Car c’est bien par là qu’il faut passer si vous voulez pouvoir gérer au mieux votre douleur.

Que vous préfériez vous débrouillez seul·e ou avec un professionnel, il est capital d’avoir une idée claire sur vos objectifs. Et si vous collaborez avec un professionnel, cela est d’autant plus important qu’il peut ne pas avoir les mêmes objectifs que vous [7] !

En général, les personnes atteintes de douleurs chroniques ont très à cœur de diminuer l’intensité de de leurs douleurs. Et cela peu importe si cette diminution a ou non des conséquences positives sur leurs capacités de mouvement. En revanche, les professionnels ont plus tendance à viser que les capacités de mouvements s’améliorent. Et cela peu importe si l’intensité de la douleur diminue ou non [7].

Cela dit, je crois qu’un bon professionnel devrait avant tout s’enquérir de vos objectifs et éventuellement vous aider à les définir. Et cela peu importe si à la fin il estime qu’à votre place, il aurait choisi d’autres objectifs plus intelligents à son goût.

Qu’est-ce qu’un objectif intelligent en matière de gestion de la douleur ?

Il existe plusieurs critères intéressants pour qualifier un objectif d’intelligent. On parle d’ailleurs d’objectifs « SMART » avec :

  • S pour « spécifique » ;
  • M pour « mesurable » ;
  • A pour « acceptable » ;
  • R pour « réaliste » ;
  • T pour « temporellement défini » [8].

Votre objectif doit d’abord être spécifique d’une des difficultés que vous pose votre douleur. La stratégie de gestion pourra être différente, par exemple, si votre douleur vous gène quand vous êtes en activité ou au repos (c’est-à-dire sans bouger dans une position donnée – assis, allongé, debout, etc. ; perturbant ainsi votre attention pour réaliser des tâche dans cette position : prendre un repas, regarder la TV, lire, etc.).

Admettons ensuite que la douleur vous gène au repos. Votre objectif sera encore différent selon que cette gène soit permanente ou se manifeste sur des plages de temps délimitées.

Si la douleur est permanente, un objectif réaliste pourrait être d’avoir quelques moments quotidiens de moindre douleur.

Mettons que vous évaluez que votre douleur oscille en permanence entre une intensité de 6 et 8 sur 10. Peut-être que vous jugerez qu’avoir ne serait-ce qu’une plage de 30 minutes avec une douleur oscillant entre 2 et 3 comme un objectif acceptable.

Il convient aussi d’arriver progressivement à un objectif qui soit mesurable. Il faut en effet que l’on puisse facilement juger si l’objectif a été atteint ou non, et ce idéalement dans une limite de temps définie à l’avance.

Tout comme l’évaluation fonctionnelle, fixer des objectifs intelligents n’est pas forcément chose aisée quand on est envahi par la douleur. À nouveau, n’hésitez pas à solliciter l’aide d’un professionnel [note].

En résumé, le deuxième pas pour bien gérer sa douleur est d’arriver à mettre en place des objectifs intelligents pour améliorer votre situation. Par « intelligent » il faut comprendre « SMART » pour Spécifique, Mesurable, Acceptable, Réaliste et Temporellement défini.

Les paroles s’envolent, les écrits restent : établir un journal de bord

L’écrit est votre ami, peu importe la méthode et peu importe la forme. À l’ancienne via carnet papier ou dans un fichier numérique, l’enjeu est de garder une trace :

  • de votre auto-évaluation fonctionnelle ;
  • des objectifs que vous vous fixez ;
  • de l’évolution de vos douleurs, vers le mieux mais aussi vers le moins bien.

Le dernier point vous aidera à mieux juger si tel ou tel comportement que vous adoptez pour gérer votre douleur à un effet positif ou négatif. Il est en effet facile de se méprendre sur ce qui marche ou non. Il y a pour plusieurs raisons à cela, parmi lesquelles les variations naturelles de votre douleur.

Permettez-moi de m’attarder quelque peu sur ce concept extrêmement important de variations naturelles de la douleur.

La température de votre corps varie au fil de la journée, quoi que vous fassiez. Imaginez que vous restiez allongé toute la journée dans une pièce à température constante. Imaginez maintenant que l’on vous prenne votre température corporelle toutes les heures. Vous vous rendriez compte que cette température n’ai jamais exactement la même : elle varie. Il en est de même pour la douleur qui peut fluctuer naturellement, à la hausse comme à la baisse, quoi que vous fassiez. Il peut y avoir des fluctuations au sein d’une même journée, d’une semaine, d’un mois, etc.

Imaginez à présent que vous mettiez quelque chose en place pour mieux gérer votre douleur. Vous avez par exemple lu quelque part que pour le type de douleur dont vous êtes atteint, adopter un régime alimentaire sans tomate est positif. Vous mettez en place ce type de régime et vous allez mieux au bout de quelques jours, quelques semaines ou quelques mois. Comment être sûr que cette amélioration vient bien du régime en question ou tout simplement des fluctuations naturelles de votre douleur ? Dans ce genre de cas, il est impossible d’être « sûr ». Au mieux, on peut estimer comme plus ou moins plausible que votre douleur se soit améliorée (ou dégradée) à cause de l’action mise en place.

Tenir un journal de bord de ses douleurs peut aider, sur le long court, à observer comment votre douleur varie. Ainsi, il vous est plus facile de juger s’il est plausible que telle nouvelle méthode que vous avez testée ait bien eu un effet sur votre douleur (bénéfique ou néfaste).

Pour fixer les idées, laissez-moi vous présenter un exemple hypothétique mais concret. Quelqu’un souffre d’une douleur chronique du dos et pense qu’arrêter de manger des tomates pourrait le soulager. Imaginons un potentiel carnet de bord de sa douleur, dans lequel il reporterait l’intensité de sa douleur au réveil (entre 0, absence de douleur et 10, la plus grande douleur qu’il ait jamais dû endurer). La personne en question a d’abord établi un recueil sur 6 mois de ses douleurs, avant de commencer son régime sans tomates. Mettons que la moyenne de l’intensité de sa douleur sur les 6 derniers mois soit de 3 sur 10. Il commence alors son régime.

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  • 1er mois : douleur moyenne à 7/10 (Commentaire : « Non mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ça ne fonctionne pas du tout ce régime ! Bon, apparemment certains disent qu’il y a une aggravation le premier mois, le temps que le corps trouve son équilibre. Alors j’essaie encore un mois et on verra. »)
  • 2e mois : 3/10 (Commentaire : « Yes ça va mieux ! Ça semble efficace ! »)
  • 3e mois : 6/10 (Commentaire : « Aie, ça remonte mais pas autant qu’au début. Peut-être qu’il faut que j’attende encore un peu ? »)
  • 4e mois : 4/10 (Commentaire : « Oui nickel, c’est redescendu. Oh là là ça à l’air d’être vraiment une bonne piste ce régime. »)
  • 5e mois : 8/10 (Commentaire : « Flûte c’est encore pire qu’au début ! Non ce n’est pas possible je suis sûr que ça marche ce truc tout le monde me l’a dit ! Aller, il y a quelque chose que j’ai dû mal faire. »
  • 6e mois : 5/10 (Commentaire : « Ah ouf c’est redescendu, ça va mieux. »)

Douleur moyenne sur les 6 premiers mois de régime : 5,5/10 (Commentaire : « Bon par contre en moyenne ça n’a pas l’air d’être bien mieux que ça… Peut-être que j’ai pas attendu assez longtemps ? »)

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Alors ? Pensez-vous vous-même pouvoir juger si oui ou non il est plausible que manger des tomates ait eu un effet positif ou négatif pour cette personne ? Comme lui vous vous demandez s’il a vraiment attendu assez longtemps ? Voyons donc les 6 mois suivants… Oh non pas de chance ! Notre ami aime vraiment trop les tomates et il a recommencé à en manger. Observons tout de même son journal de bord.

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7e mois : 3/10 (Commentaire : « Eh bien, je dois encore bénéficier de l’effet de ma cure sans tomates des 6 derniers mois. »)

8e mois : 0/10 (Commentaire : « Incroyable ! Ça a quand même valu le coup d’arrêter de manger des tomates. Aller, je m’y remets. »

9e mois : 2/10 (Commentaire : « Yes, c’est le panard. »

10e mois : 1/10 (Commentaire : « Vive le régime sans tomates ! »)

11e mois : 6/10 (Commentaire : « Ouille ! C’est bizarre, pourtant je suis très scrupuleux. J’ai dû faire un truc qui ne va pas indépendamment de cette histoire de tomates. »

12e mois : 8/10 (Commentaire : « Décidément il faut que je continue à manger sans tomates mais il doit y avoir quelque chose d’autre dans mon alimentation à creuser – ou ailleurs ? »

Douleur moyenne sur les 6 derniers mois de régime : 3,3/10 (Commentaire : « Oui ma moyenne me confirme que le sans tomate ça à l’air pas mal par rapport aux 6 derniers mois. Mais en même temps, ce n’est pas mieux qu’il y a un an (ma moyenne était à 3). Bon, ce n’est quand même pas si clair que ça que ce régime sans tomate ait un effet. »)

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J’ai tiré tous les chiffres ci-dessus au hasard, avec pour objectif de simuler les variations naturelles d’intensité d’une douleur hypothétique.

Attention : cette approche du suivi de sa douleur via journal de bord est très loin d’être suffisante pour distinguer si une méthode marche ou non. Les meilleures approches existantes à ce jour sont celles de la recherche scientifique.

Il n’empêche, j’ai l’espoir qu’une telle approche faite maison puisse tout de même aider à s’y retrouver un peu. En particulier quand on veut tester des méthodes qui n’ont jamais été testées en recherche clinique (il y en a beaucoup). En tout cas je pense qu’il vaut mieux faire ainsi que de procéder au doigt mouillé.

Vous disposez maintenant de mes trois principes de base pour gérer au mieux votre douleur :

  • évaluation fonctionnelle ;
  • fixation intelligente d’objectif ;
  • mise en place d’un journal de bord.

Reste à présent à choisir les bonnes armes pour atteindre vos objectifs en matière de gestion de la douleur.

Gérer sa douleur : le choix des armes

Bien sûr, l’idéal serait de disposer d’une solution qui traite le mal à la racine, sans risque d’effets secondaires et à moindre coût. En attendant de disposer d’un tel traitement, il peut être judicieux de trouver des solutions palliatives pour maîtriser votre douleur.

Voici une liste de plusieurs types de solutions couramment utilisées pour gérer sa douleur :

  • changer ses habitudes de vie (modifier la manière dont on réalise certaines tâches, arrêter certaines activités, etc.) ;
  • modifier son environnement (par exemple, aménager son poste de travail ou son domicile) ;
  • recourir à une substance chimique, médicamenteuse ou autre, peu importe le mode d’administration (pommades, paracétamol, arnica, CBD, infiltrations, etc.) ;
  • pratiquer une ou plusieurs activités physiques ou exercices physiques réguliers ;
  • recourir à une solution psycho-corporelle (relaxation, méditation, sophrologie, etc.) ;
  • utiliser des agents physiques (glace, pack de chaud, TENS, dispositif d’auto-massage, etc.) ;
  • se tourner vers une solution manuelle (massage, mobilisation ou manipulation passive, etc.) ;
  • adopter une solution spirituelle, religieuse ou énergétique (pour celles et ceux qui y croient) ;
  • recourir à une méthode de psychothérapie (les approches cognitivo-comportementales, par exemple) ;
  • s’informer sur sa santé, sur la douleur chronique, sur les méthodes existantes pour gérer au mieux sa douleur (comme lire cet article !)
  • recherche un soutien social (adhérer à une association, échanger sur un forum, etc.) ;
  • améliorer son hygiène de vie de manière générale (mieux manger, arrêter de fumer, perdre du poids, etc.) ;
  • consulter un professionnel, par exemple dans une clinique spécialisée en gestion de la douleur.

En fonction de votre cas particulier, toutes les solutions ne sont pas forcément bonnes à prendre. Il n’existe toutefois pas de bonnes ou de mauvaises combinaisons de solutions dans l’absolu. Vous êtes la seule personne à même de décider de ce qui vous convient le mieux.

En pratique, vous le faites probablement en utilisant un cahier des charge plus ou moins consciemment. Vous vous dites probablement que, dans l’idéal, les solutions à adopter pour gérer votre douleur doivent le plus possible :

  • sembler efficaces à première vue, être plausibles (vs. farfelues) ;
  • être susceptibles d’être réellement efficaces (au regard des connaissances scientifiques disponibles) ;
  • être financièrement abordables ;
  • être agréables à mettre en œuvre ;
  • être dénuées de risques d’effets secondaires ;
  • vous rendre autonome ;
  • être pratique à appliquer ;
  • générer des effets positifs collatéraux pour votre santé physique et mentale (comme la pratique d’une activité physique régulière) ;
  • être jugées acceptables pour votre entourage (familial, amical, etc.) ;
  • être jugées acceptables par les professionnels de santé qui s’occupent éventuellement de vous (votre médecin, votre kiné, etc.).

Selon nos sensibilités respectives, il est bien sûr parfaitement normal d’accorder une importance différente à chacun de ces critères. C’est pourquoi il n’existe pas de bonnes ou de mauvaises solutions pour vous indépendamment de votre propre appréciation.

Pour certain·es, ingérer des médicaments sera hors de question en raison d’une forte crainte du risque d’effets secondaires (justifiée ou non, là n’est pas la question). Pour d’autres, c’est une solution indispensable.

Pour certain·es, envisager de faire plus d’activité physique sera perçu comme très désagréable. Pour d’autre, ce sera un véritable plaisir.

Pour certain·es, recourir aux massages d’un·e professionnel·le est une évidence. Pour d’autres, c’est rentrer dans une situation de dépendance.

Etc.

Ma position en tant que professionnel est que je préfère ne pas juger des valeurs et préférences des une·s et des autres. En conséquence, je ne juge pas du bouquet de solutions que choisissent les gens pour gérer leur douleur.

Ce que je préfère en revanche, c’est vous aider à choisir en :

  • mettant en rapport les solutions disponibles avec les résultats de votre évaluation fonctionnelle ;
  • vous informant au plus juste sur les bénéfices et les risques que vous pouvez attendre de chacune des solutions palliatives disponibles (au regard des connaissances scientifiques) ;
  • portant à votre connaissances des solutions auxquelles vous n’auriez pas forcément pensées (notamment dans la gamme des changements d’habitudes ou modifications de votre environnement) ;
  • rappelant les différents critères du cahier des charges nécessaire pour la décision ; celui-ci étant utilisé plus ou moins explicitement, il est parfois bon de se voir rappeler des critères importants qu’on aurait tendance à négliger involontairement ;
  • vous encourageant à mettre en place des solutions auxquelles vous auriez pensée mais n’auriez pas osé mettre en place par crainte sans justification évidente (vous adonner à telle ou telle activité physique de peur d’aggraver le problème).
  • vous invitant à évaluer les mérites comparatifs d’une approche par rapport à une autre. Votre temps et votre énergie sont des ressources finies. Toutes les ressources que vous consacrez à telle méthode sont des ressources que vous ne consacrez pas à une autre. C’est pourquoi il est crucial de ne pas simplement se demander « Est-ce que cette approche marche ? » mais « Est-ce que cette approche marche mieux que telle autre ? »

Dans cet article, il m’est bien sûr impossible de détailler toutes les approches, techniques et méthodes existantes en matière de gestion de la douleur.

Ce que je peux dire cependant, c’est que les personnes s’en sortant le mieux pour gérer leur douleur sont celles mettant en place des stratégies actives.

Qu’est-ce qui est actif et qu’est qui ne l’est pas ? On aurait par exemple tendance à penser que le massage est plutôt passif [2] alors que l’exercice physique est une démarche active. Si la chose est claire pour l’exercice physique, c’est plus difficile à juger a priori pour le massage [2].

Une stratégie de gestion de la douleur est active si elle vous permet de maintenir un niveau d’activité que vous ne pourriez maintenir sans elle. Si vous vous faites masser pour réduire la douleur dans l’instant sans que cela ne vous permette d’être plus actif après, vous êtes dans une stratégie passive [2].

En revanche, s’il y a des activités qui vous sont inaccessibles sans avoir été massé, le massage peut alors faire partie d’une stratégie active (soit dit en passant, c’est tout à fait improbable pour le massage).

Est-il alors recommandé d’adopter plutôt une démarche active que passive ? En l’état des connaissances scientifiques, c’est difficile à juger même si cela me paraît très plausible (et cela paraît d’autant plus plausible quand on examine la question de la douleur chronique chez les animaux sauvages).

C’est difficile à juger car on ne sait pas si les personnes qui utilisent une stratégie de gestion active s’en sortent mieux parce que :

  • adopter une stratégie active est plus efficace qu’adopter une stratégie passive ;
  • les personnes susceptibles d’être actifs sont aussi biologiquement et psychologiquement disposées à mieux vivre leur douleur ;
  • les deux raisons ci-dessus en même temps.

Je suis moi-même sujet à des douleurs persistances et voici comment je compose avec cette incertitude en pratique : je préfère me dire que je fais partie des personnes actives en matière de gestion de la douleur et agir en conséquence. Et vous ?

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RÉFÉRENCES

[1] Raffaeli W, Tenti M, Corraro A, et al. Chronic Pain: What Does It Mean? A Review on the Use of the Term Chronic Pain in Clinical Practice. J Pain Res. 2021;14:827-835. Published 2021 Mar 29. doi:10.2147/JPR.S303186

[2] Nicholas MK, Blyth FM. Are self-management strategies effective in chronic pain treatment? Pain Manag. 2016;6(1):75-88. doi: 10.2217/pmt.15.57. Epub 2015 Dec 17. PMID: 26678703.

[3] Williams AC de C, Fisher E, Hearn L, Eccleston C. Psychological therapies for the management of chronic pain (excluding headache) in adults. Cochrane Database of Systematic Reviews 2020, Issue 8. Art. No.: CD007407. DOI: 10.1002/14651858.CD007407.pub4.

[4] Oliveira VC, Ferreira PH, Maher CG, Pinto RZ, Refshauge KM, Ferreira ML. Effectiveness of self-management of low back pain: systematic review with meta-analysis. Arthritis Care Res (Hoboken). 2012 Nov;64(11):1739-48. doi: 10.1002/acr.21737. PMID: 22623349.

[5] Sullivan, M. J. L., Bishop, S. R., & Pivik, J. (1995). The Pain Catastrophizing Scale: Development and validation. Psychological Assessment, 7(4), 524–532. https://doi.org/10.1037/1040-3590.7.4.524

[6] Goudman L, De Smedt A, Linderoth B, Eldabe S, Witkam R, Henssen D, Moens M. Identifying goals in patients with chronic pain: A European survey. Eur J Pain. 2021 Oct;25(9):1959-1970. doi: 10.1002/ejp.1814. Epub 2021 Jun 20. PMID: 34048121.

[7] Henry SG, Bell RA, Fenton JJ, Kravitz RL. Goals of Chronic Pain Management: Do Patients and Primary Care Physicians Agree and Does it Matter? Clin J Pain. 2017;33(11):955-961. doi:10.1097/AJP.0000000000000488

[8] Objectifs et indicateurs SMART. (2021, juin 1). Wikipédia, l’encyclopédie libre. Page consultée le 15 novembre 2021.

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